Badiou déclare son grand amour de la peinture

Toujours en aparté, à la fin d’une grande communication sur l’œuvre musicale faite à la Philarmonie, et à la suite de longues analyses sur l’être de l’œuvre et son existence jugés distincts en musique, en ayant à un moment présenté sa classification des arts: les arts dialectiques essentiellement musique et théâtre, et les art statiques que sont la peinture et la sculpture, la musique se voit obligée à un déploiement temporel de son existence à partir d’une essence toujours dépendante, la partition ne constituant pas encore une œuvre, alors que la peinture bénéficie d’une présence immédiate, et donc avec ses connaissances réelles de musicien ayant pratiqué la flute et joué du Bach, Badiou avoue avoir senti les virtualités d’une pièce de Prokofiev uniquement grâce à une interprétation particulière, ou encore avec une autre pièce, La Mer de Debussy, marquée à tout jamais par un passage nouveau à l’existence. C’est donc après cet écartèlement entre l’être de l’œuvre et son existence – « la fuite de l’œuvre » comme il baptise aussi sa conférence-, que Badiou fait un éloge plutôt inattendu de la peinture, et ceci encore une fois à la fin des réponses aux questions qui ont suivi sa communication sur la musique. C’est un peu comparable à la manière dont il s’y est pris pour dire quelque chose de définitif, également un peu en aparté, sur Duchamp lors de la conférence qu’on lui a demandée, que ses disciples souhaitaient lui voir tenir, « Badiou doit faire son Duchamp, sinon on le fera pour lui ». Duchamp n’est pas un artiste très important pour lui, et il le place sous le patronage de Mallarmé, sa conférence le dit explicitement. Il reconnaîtra avoir « déçu » sur ce point.

Ainsi à la différence de la musique dont il a eu autrefois une pratique véritable, Badiou aura avoué très honnêtement ailleurs toute sa difficulté à pratiquer le dessin, et ceci très tôt dans sa jeunesse, cet art le laissa un peu handicapé à ses yeux. Badiou sur ce point n’est pas sans rappeler Derrida : celui-ci confia aussi son complexe du dessin lorsqu’enfant, il ne put rivaliser avec un frère aîné dont les portraits de famille recouvraient les murs de la maison.

Toutefois, malgré son admiration pour le Klavierstück de Stockhausen, dont Badiou analysera la structure, agrémentée d’une illustration sonore, il refuse néanmoins la spatialité à la musique. La spatialité est le propre des œuvres d’arts statiques. La peinture n’est pas dépendante du spectateur, quant à son existence, elle n’a pas besoin de vous. On notera que dans cette théorie de l’œuvre, l’art contemporain n’existe tout simplement pas. Le poème rejoint aussi les arts dialectiques, notamment lorsqu’il est lu et déclamé.

Avec les arts statiques, l’essentialité se donne immédiatement dans la présence, mais le problème est de savoir si cette présence est réellement visible. « Si je faisais une conférence sur la peinture, ce serait la même chose, ce serait : quand est-ce qu’on voit vraiment un tableau? »

Reprenons sur l’œuvre musicale : Badiou conserve et approfondit la distinction entre l’œuvre comme processus de création -à l’œuvre-, et l’œuvre comme totalité achevée. L’œuvre ouverte d’Umberto Eco s’appuie largement sur des exemples tirés de la musique contemporaine. Le premier exemple choisi par Badiou est donc le Klavierstück 11, spatial et non temporel, écrit sur une seule page et non une succession de pages, une multiplicité de 19 cellules, chaque morceau a son œuvre de l’œuvre. Il y a pourtant une emprise mortelle de l’existence qui engendre le non-être. Badiou précise : elle ressuscite la grandeur de l’être, existence interne et publique. Etat stable et précarité temporelle ; ainsi il établit cette différence que l’on a vue plus haut entre les œuvres d’arts dialectiques, théâtre et musique et les œuvres d’arts statiques : peinture et sculpture. Ou grandeur existentielle et grandeur intemporelle. Grandeur existentielle étroitement temporelle inscrite dans le son en ce qui concerne la musique et dans les corps et les voix en ce qui concerne le théâtre. Les autres œuvres, celles des arts statiques, tirent leur existence du côté de l’immobilité de l’être, elles adoptent la figure de l’objet spatial. « La grandeur des œuvres statiques comme on le voit dans ce qui nous arrête devant une peinture magnifique, ne ressort pleinement que de l’immobilité temporelle de la contemplation et c’est cette fois une grandeur essentielle ».

L’acte de l’œuvre ici, « l’opérer » : c’est une synthèse par les arts dialectiques dans cette « fuite de l’œuvre ». Comme l’est l’acteur rare, le chanteur-acteur se produit pour un aimer et mourir sur la scène en chantant. L’amour passionné ou la mort qui n’existent que par nous.

La fuite de l’œuvre concerne ainsi deux normes, celle de l’existence par l’interprétation vivante et celle de l’essence de l’œuvre. « Où est le tribunal des œuvres du maître? La partition ou l’interprétation? La sagesse dialectique répond : les deux. Oui, mais comment? Comment savoir que c’est bien l’effectuation essentielle? »

Malgré Emmanuel Pahud, ne sait-on pas que Mozart n’aimait pas la flute (instrument que pratiquait

Badiou), mais la clarinette, malgré donc le Concerto pour flute K 313.

La Mer de Debussy se révèle à l’existence, par l’interprétation de Georges Prêtre qui a séduit Badiou, car La Mer n’existait pas jusque-là pour lui, selon son aveu. Cela vaudrait pour chacun d’entre nous.

Nous en arrivons ainsi à la fin de l’enregistrement annoncée plus haut. Après les questions, Badiou, devant ce parterre de mélomanes, se demande: « Quand est-ce qu’on voit vraiment un tableau? C’est une question encore plus compliquée. Qu’est-ce que voir un tableau? » On ne peut pas ramener cela à la temporalité, pas à l’interprétation temporelle. « Ecouter une musique c’est comme être saisi du fait que c’est comme une première fois. Regarder un tableau, ce n’est pas temporel, c’est se demander qu’est-ce que regarder? Qu’est-ce que c’est avoir vu un tableau? Normalement si vous avez vu un tableau, c’est un événement. Vous avez rencontré le tableau. »

« Je soutiendrais même volontiers que dans l’ensemble des arts, la question de regarder un tableau est le sommet de la difficulté. Je pense que la plupart du temps nous ne regardons pas vraiment les tableaux. Parce que c’est très difficile, c’est très compliqué. C’est un art suprême, c’est d’une complexité un tableau, c’est un labyrinthe. C’est une production inimaginable. La musique aussi finalement. Mais vous comprenez la musique vous la saisissez dans l’expérience du temps. […] Le tableau est impérialement indifférent à vous. Le tableau ne vous enseigne pas combien de temps il faut rester devant pour le voir ou l’avoir vu. » […]  « La musique prescrit une temporalité de l’expérience, telle que la peinture n’en prescrit pas. »

Mai 2018